Pathologic

Pathologic : au-delà du jeu vidéo

Il faut absolument que je vous parle de Pathologic. C’est très certainement l’une des expériences de jeu vidéo les plus marquantes qu’il m’ait été donné de connaître. Et j’aimerais tenter ici de restituer quelques impressions sur cette œuvre. Néanmoins je crains de ne pas pouvoir trouver d’expressions suffisamment parlantes pour que quelqu’un d’autre que moi puisse saisir mon ressenti. Parce que voilà, bien d’autres jeux m’ont marqué, pour des raisons diverses et variées. Mais ici, avec Pathologic, on va bien au-delà de ce qui est déjà connu. Les qualités intrinsèques de Pathologic défient les critères habituels qui différencient un « bon jeu » d’un « mauvais jeu ».

A lire une critique de jeu vidéo, positive de surcroit, quelques idées préconçues peuvent nous saisir : « c’est un jeu qui doit avoir un excellent gameplay, ou alors de bons graphismes, ou alors un super scénario, voir tout à la fois. »
J’ai bien peur que cela ne soit pas le cas ici. Que les choses soient bien claires dès le début : les graphismes de Pathologic sont laids. Les textures et animations sont extrêmement datées, même en prenant en compte la date de sortie originelle du jeu, à savoir 2005. Un remake a beau être sorti sur Steam il y a quelques temps, le jeu sera hideux aux yeux de certains. Pour ma part, les graphismes ne m’ont jamais dérangé, ils participent à cet étrange objet qu’est Pathologic.

Pathologic 2
La ville présente de nombreuses structures impossibles de ce genre

Quant au scénario, il s’agit ici d’un cas complexe. Vous incarnez un jeune et brillant médecin, directeur d’un laboratoire de recherche sur la Mort et les moyens de la contrer. Vous recevez une lettre d’un homme vous indiquant l’existence d’un certain Simon Kain, doyen d’un village de campagne, qui aurait apparemment atteint l’âge de cent cinquante ans. L’existence d’un tel individu est une opportunité à ne pas laisser passer. Vous arrivez donc dans cette ville avec l’espoir de le rencontrer pour faire avancer vos recherches.

Pathologic 3
Une ville charmante et engageante.

Le jeu vous laisse le contrôle du personnage à ce moment donné. Vous naviguez à travers la ville et apprenez progressivement à connaitre celle-ci et les différents personnages qui l’habitent. Ces derniers vous accueillent plus ou moins bien. Ce genre de village n’aime pas trop les étrangers qui viennent fouiller dans leurs affaires. Des sous-entendus et des non-dits planent au-dessus des conversations. Petit à petit, vous vous rendez compte de deux choses.
Premièrement, l’homme que vous cherchez est mort. Et sa mort est bien mystérieuse. Certains parlent d’une mort naturelle, d’autres d’un assassinat. Et les derniers évoquent le retour d’une ancienne maladie, apparue dans le village plusieurs années auparavant. Il vous revient de déterminer ce qui a pu mettre fin à la vie du doyen.
Et vous avez intérêt à vous dépêcher. Car le jeu vous indique que si vous ne résolvez pas l’énigme avant minuit, vous allez mourir.

Car oui, Pathologic est une course contre la montre. Le temps s’y écoule rapidement : le jeu est divisé en douze jours, chacun durant approximativement deux heures de temps réel.
Arrivé à la fin de ce premier jour, vous découvrez que la maladie précédemment citée est bel et bien de retour. Et c’est ici que vos ennuis vont commencer.

Pathologic 4
Ces nuages vous poursuivront à travers la ville. A peine touché et vous voilà infecté.

Ainsi apparaît l’antagoniste le plus retors qu’il m’ait été jamais donné d’affronter : la Peste des Sables.
La peste de Pathologic est une maladie terrifiante : elle est extrêmement contagieuse, se déplace rapidement et de manière illogique (allant jusqu’aux murs des maisons), fait atrocement souffrir le contaminé puis le tue en quelque temps. Votre tâche sera donc de trouver un remède/un vaccin contre le fléau, ainsi que de déterminer l’origine du mal.

Le scénario de Pathologic va donc s’articuler autour de cette peste : la façon dont celle-ci va changer les rapports entre les habitants, la manière dont ces derniers vont se défendre, s’organiser. Ce qui se fera dans la douleur et la difficulté. Pathologic tire son épingle du jeu en offrant un scénario relativement classique qui part à des endroits où on ne l’attend absolument pas. Et en proposant un gameplay qui sert la forme de ce dernier.
C’est-à-dire : Pathologic est un jeu de survie. Vous devez traverser les douze jours sans mourir, mais aussi en protégeant votre cercle de personnes. Si vous n’arrivez pas à accomplir votre quête quotidienne, ces personnages seront infectés et cela aura une (très mauvaise) influence sur la fin du jeu.

Pour survivre dans la ville, vous devez gérer votre santé, votre faim, votre protection contre la peste, et surtout votre fatigue. A vous de rigoureusement calculer vos heures de sommeil pour pouvoir atteindre vos objectifs. Sachez que Pathologic est un jeu douloureusement réaliste et qui ne pardonne pas : les prix des aliments durant l’épidémie atteignent des sommes astronomiques, et vous allez devoir vous habituer à l’étrange économie du marché noir, qui inclut d’échanger des objets coupants avec les enfants de la ville (qui selon une ancienne tradition n’ont pas le droit d’en avoir) afin d’obtenir les précieux items nécessaires à votre survie. Préparez-vous à passer des heures à fouiller les poubelles de la ville.

Autre souci : la peste bien sûr. Celle-ci ne se manifeste que dans certains quartiers (qui changent tous les jours), et prend la forme d’effrayants nuages gris qui vous poursuivent à grande vitesse. Vous pouvez être infecté de nombreuses autres manières. Il est néanmoins possible de réduire les chances d’infection en augmentant l’immunité de son corps, mais ceci nécessite des médicaments chers qui possèdent des effets secondaires bien embêtants.

Pathologic 5
Une maison ravagée par la peste. Chaque nouvelle pièce présente le risque de se faire surprendre par un nuage.

Vous avez toujours la possibilité de cambrioler les maisons pour augmenter vos chances de survie. Mais vous aurez affaire aux habitants, aux autres cambrioleurs, et toujours à cette peste qui ne vous laisse tranquille nulle part. Les quartiers de la ville se déclinent en quartiers sains – rares moments de répit (mis à part la nuit quand les brigands débarquent pour vous détrousser) -, quartiers infectés (où la progression est rendue difficile par les nombreux nuages de peste) et quartiers où la peste est partie. Dans ces derniers vous êtes libre d’entrer dans toutes les maisons, mais gare aux rôdeurs qui n’aiment pas trop que l’on prenne leur butin. Les jauges de survie montent très vite, et demandent une attention permanente pour ne pas échouer dans votre quête.

Et puis il y a les quêtes que l’on vous donne. Généralement, dans les jeux vidéo, les quêtes consistent en un schéma tel que « Va chercher un objet A et donne-le à X ». Pathologic échappe régulièrement à cette règle en proposant des quêtes qui pervertissent leur fonctionnement même. C’est-à-dire : vous êtes sensé, à l’issue des quêtes annexes, obtenir une récompense pour votre effort et avancer dans le jeu. Ce n’est pas toujours le cas ici. Soit parce que la quête est difficile voire impossible à faire en temps voulu, soit parce que le choix que vous allez faire profitera à certains et scellera le destin d’autres. Vous n’allez pas pouvoir sauver tout le monde.

Même, parfois vous passez des heures à accomplir un objectif, et la fin vous prend totalement à revers. Prenons un exemple : après l’arrivée de la peste, une femme de la ville décide de créer un refuge pour les habitants. Elle vous charge de trouver des vivres et convaincre les riches de vous aider. Vous passez donc toute la journée à sillonner les rues, et une fois votre objectif atteint, elle vous donne la clé de la maison où vous devez déposer les vivres.
Peine perdue : arrivé à celle-ci, vous découvrez qu’elle est infectée par la peste. Tous vos efforts partent en fumée.

C’est ça Pathologic : une guerre sans merci contre un adversaire qui vous entrave sans cesse.

Pathologic 6
Une interface minimaliste et un inventaire minuscule : votre quête ne sera pas simple.

Certaines quêtes du jeu sont ainsi d’un noir génie. Un jour où vous vous réveillez à 14h à cause d’un accident (vous laissant ainsi seulement dix heures pour accomplir la (longue) quête du jour), vous recevez trois lettres de trois femmes de la ville, vous demandant chacune d’aller les voir. La première vous demande de lui trouver une arme, pour sa « défense personnelle ». La seconde vous demande de fournir son arme à la première, tout en laissant entendre que ce ne sont pas de bonnes intentions qui la motivent. La troisième vous indique que la première souhaite en fait tuer un membre des autorités, et qu’il faut que vous alliez dénoncer non la première, mais la troisième elle-même, qui souhaite prendre la responsabilité apparemment pour la protéger. Ces trois femmes poursuivent des enjeux différents et vous allez devoir déterminer quelles idées elles ont derrière la tête et quel sera le bon chemin à prendre. Gardez une attention permanente sur les lettres que vous recevez, qui vous fourniront des informations capitales à votre survie. Et ne vous attendez pas à ce que l’on vous tienne par la main : les objectifs sont rarement discernables sur la carte, et certains personnages iront même jusqu’à mentir sur les chemins à prendre.

Pathologic 7
Préparez-vous à croiser régulièrement ce genre d’individus dans la ville.

L’univers de Pathologic est soigneusement manufacturé. Chaque quartier a sa propre ambiance, ses traditions, son histoire et ses personnages importants. Il est difficile d’y entrer au départ, car les habitants n’ont pas forcément envie qu’un étranger fouille dans leurs histoires. Petit à petit, vous y prendrez vos marques et les personnes que vous rencontrerez choisiront de vous faire confiance – ou non – selon les choix et les risques que vous prendrez.

Le jeu est parsemé de petits détails et de mécanismes angoissants. Par exemple, lorsqu’on parle à un personnage important, son portrait s’affiche sur le côté de l’écran. Mais lorsqu’on parle à un PNJ générique, c’est le portrait d’une étrange poupée qui s’affiche. Chaque nouvelle journée qui commence s’accompagne d’un son de cloche et d’un récapitulatif des décès de la peste. Vos actions auront une influence directe sur la progression de celle-ci.

L’angoisse est une caractéristique très importante du jeu. Pathologic est un survival horror mais ne cherche pas à terrifier le joueur. Il cherche à le mettre dans un état de stress permanent, et surtout, d’incertitude. Ce qui différencie la peur de l’angoisse, c’est son objet. Une peur est ciblée sur un objet précis (exemple : la peste elle-même), tandis que l’angoisse est une peur sans objet identifié, elle est le sentiment qui accompagne l’imminence d’un danger. Où la peste débarquera-t-elle ? Aurez-vous assez de rations pour survivre ? Allez-vous pouvoir atteindre vos objectifs ?

Pathologic 8
Chaque jour s’accompagne d’une telle description, qui pose l’ambiance et qui sera parfois un indice crucial sur la suite des évènements.

Et le jeu se délecte de vous voir souffrir. Tout au long de ces douze jours, vous allez voir la ville et ses habitants basculer dans la folie à mesure que la peste progresse. Vos efforts sont souvent vains, les bonnes actions se transforment en mauvaises, les moments de bonheur ou de répit sont rares. Dans les derniers jours, le jeu nous gratifie même de messages nous invitant à abandonner le combat.

Mais voilà, on est en droit de se demander : où est le plaisir de jouer à Pathologic dans tout ça ? Voilà tout le paradoxe du jeu. Une fois passées les difficiles premières heures, le plaisir est total. Une autre forme de plaisir, presque angoissante : on ne sait pas trop pourquoi, mais on veut continuer d’y jouer, on devient accro à cette ville bizarre, à ce gameplay boiteux, qui nous pousse dans nos derniers retranchements. Un challenge épuisant, mais qui livre une dose de plaisir immense lorsqu’on termine la journée avec tous nos objectifs atteints. Ce n’est pas juste un plaisir masochiste, Pathologic nous offre un scénario tortueux, complexe mais passionnant, qui repousse les limites de la raison et nous fait découvrir des plaisirs jusqu’alors inconnus.

Pathologic 9
Vous allez rapidement comprendre que l’apparition de ces étranges créatures est toujours un très mauvais signe.

Mais voilà, vous l’aurez compris, Pathologic n’est pas à mettre entre toutes les mains. Le jeu peut être haï pour de bonnes raisons : de la lenteur de son gameplay jusqu’au scénario cryptique, des nombreuses heures de marche et de lecture jusqu’à la difficulté de ses quêtes ou le caractère impardonnable de ses jauges. Surtout, le jeu ne possède pas de traduction française, et demande un excellent niveau d’anglais pour pouvoir être compris. Les personnages parlent tous un langage hermétique et sophistiqué, qui ne prend souvent sens qu’à posteriori.

Si vous trouvez le courage de le faire, Pathologic vous le rendra au centuple. A sa sortie en Russie, il a obtenu cinq grands prix du jeu vidéo. Néanmoins, aujourd’hui le jeu n’est connu que d’une petite communauté, la faute à une mauvaise traduction originelle et à un hermétisme certain de l’œuvre. Pathologic devrait trôner sur le podium des plus grandes œuvres vidéoludiques. Profitez de la sortie du remake sur Steam (à 12 euros seulement) pour découvrir une expérience qui va bien au-delà de tout ce que vous connaissez déjà sur les jeux vidéo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.